AFRICA EXCLUSIVE
Défis et émergence d'un continent

TRAINS AFRICAINS

Mainmise de la Chine sur un continent

Connecter les capitales africaines, lier les grandes villes économiques aux ports du continent, c’est paradoxalement le rêve… des chinois. Si la Chine oriente ses investissements étrangers vers l’Afrique, ce n’est pas seulement pour « l’amitié sino-africaine ». L’Empire du milieu lorgne sur les ressources stratégiques du continent avec qui il multiplie les accords de financements et cherche aussi un moyen de faciliter l’acheminement des marchandises qu’il exporte sur le marché africain. D’un autre côté, les Etats ne semblent pas s’offusquer de la proposition chinoise et voit dans les grands projets d’infrastructures un moyen de booster la croissance et de développer le pays.

La Chine amène le rêve, la technologie et les financements   

La Chine possède le savoir-faire dans le développement de réseaux de chemin de fer et aussi dans la construction de locomotive et de wagon moderne. Elle s’est inspirée du TGV français pour maitriser une technologie qu’elle peut déployer à moindre coût dans les pays en développement. Un projet de construction d’une ligne de chemin de fer est particulièrement cher et les coûts se chiffrent généralement en milliards de dollars. La raison en est sans doute la complexité des travaux mais aussi la distance entre de villes à connecter. Si cette distance est courte, une autoroute est la solution la plus appropriée. Le train est aussi une alternative qui offre plus de sécurité pour les usagers par rapport au transport routier.

Le « rêve » du premier ministre chinois est de « voir toutes les capitales africaines interconnectées grâce à des trains à grande vitesse afin de renforcer l’intégration régionale et le développement ». Li Kequieng affirme que son pays est le partenaire idéal pour ce grand projet à l’échelle continentale en apportant les financements et les technologies nécessaires. Le réseau transafricain souhaité par Pékin permet en effet de développer les échanges entre les pays d’une même région et de donner aux Etats à l’intérieur du continent un accès plus direct à la mer. Cela ne peut que favoriser les exportations et les importations que les transactions se fassent avec la Chine ou d’autres pays.

La ligne de chemin de fer reliant Addis-Abeba à Djibouti inaugurée fin 2016 a été le projet pionnier de la Chine. Elle ne fait pas que lier les deux capitales puisqu’elle permet un maillage dans la zone de la Corne de l’Afrique. Quelque 756 km de voie ferrée ont été construits. Les produits d’exportation de l’Ethiopie vers la Chine, notamment des produits manufacturiers, seront acheminés vers le port de Djibouti. En attendant d’autres projets qui vont relier l’Afrique de l’Ouest et l’Afrique centrale, la capitale éthiopienne sera un transit intéressant pour les autres pays qui ont des transactions commerciales avec l’Asie et le Moyen-Orient. A moyen terme,  la ligne Addis-Abeba à Djibouti pourrait être reliée à Nairobi.

Un maillage portuaire et ferroviaire

La Chine veut avoir plusieurs accès sur l’Afrique orientale. Elle a aussi financé la ligne de chemin de fer reliant Nairobi et la ville portuaire de Mombassa. Ce projet relance complètement le transport ferroviaire au Kenya. Les deux villes étaient reliées par Kenyan Railway, une ligne construite il y a plus d’un siècle par les colons britanniques et qui est restée de l’époque pour être réduite à une attraction pour des touristes nostalgiques. La nouvelle voie ferrée de 472 km a coûté 3 milliards de dollars. Le projet a été financé à 90% par l’incontournable la Banque chinoise d’import-export Eximbank. Les travaux ont été réalisés par l’entreprise d’Etat chinoise China Road and Bridge Corporation. Cette entreprise a aussi réalisé les travaux d’extension du Port de Mombassa. La Chine voit grand quant à son ambition de faire de l’axe Nairobi-Mombassa un fer de lance de son business en Afrique de l’Est. Le trajet entre les deux villes dure 5 h pour les trains de passagers et 8h pour les trains de marchandises. L’économie de temps est considérable par rapport aux 2 jours de trajet des camions.

Le premier projet chinois en matière de chemin de fer en Afrique date des années 70. L’objectif a été le même qu’aujourd’hui : donner un accès direct à la mer aux régions productrices de ressources     naturelles et qui se trouvent à l’intérieur du pays ou du continent. Le Tazara Railroad a coûté la bagatelle de 500 millions de dollars. Cette ligne a permis de développer l’économie de la région car elle relie le port de Dar es Salam avec le réseau ferroviaire de la Zambie. A l’époque, la motivation de la Chine a été politique sinon dogmatique. Mais aujourd’hui, le capitalisme chinois est à la recherche de nouveaux débouchés de produits transformés et de nouveaux fournisseurs de matières premières.

L’Afrique de l’Ouest reste sur le quai

L’ambition chinoise est de relier le Port de Dakar à l’ouest du continent avec le port de  Djibouti, à l’est. Cela suppose que la voie ferrée traverse une dizaine de pays. Les coûts des travaux estimés à 13 milliards de dollars n’est pas un frein. Ce qui refroidit les décideurs chinois c’est la pérennité du projet, ce dernier dépendant essentiellement de l’entretien des infrastructures et des matériels. Le délabrement des réseaux ferroviaires hérités de l’époque coloniale permet d’avoir une idée sur la capacité des gouvernements à entretenir les voies et à rénover les matériels roulant. La problématique de la sécurité est un facteur à considérer surtout dans les pays à l’économie fragile ou à la sécurité précaire comme le Tchad, le Mali, le Soudan, le Niger ou le Burkina Faso. Le nouveau chemin de fer est le contraire de l’image d’un moyen de transport lent et dangereux. Le réseau du Sénégal, vestige lui aussi de l’époque coloniale, est à entièrement renouveler.

Le Bénin et le Niger se sont finalement tournés vers la Chine pour leur projet de boucle ferroviaire ouest-africaine, convaincu que l’Empire du milieu dispose des financements et de la technologie nécessaires à sa réalisation. Les deux pays lorgnent sur le pactole de 60 milliards de dollars d’aide au développement que Pékin prévoit d’allouer au continent. Le dossier est au point mort depuis quelques années à cause d’une bataille judiciaire entre un premier adjudicataire Petrolin et un deuxième qu’est la société Bénirail appartenant au Groupe Bolloré. Le partenariat public privé n’a pas pu démarrer et voilà que les présidents des deux pays étudient une coopération avec la Chine pour accélérer  les choses.

Le président béninois souligne aussi que les financements par la Chine sont plus concessionnels sans oublier la possibilité que des dons s’y ajoutent, un type de financement non disponible sur le marché privé commercial. Patrice Talon estime le coût du projet à 4 milliards de dollars. Il s’agit d’un tronçon de 1000 km de voie ferrée qui sera intégré au boucle de 3000 km  constituant le maillage de la région. L’Etat béninois promet d’indemniser équitablement les deux adjudicataires de la concession à qui il a demandé de se retirer du projet à l’amiable.

Le Nigéria se lance aussi dans le projet d’une ligne ferroviaire et confie les travaux à China Railway Construction Corp LTd. Le financement est apporté par Eximbank et coûte 11 milliards de dollars. Cette ligne va relier Lagos à la ville de Calabar. A noter que ces grands projets d’infrastructure contribuent à l’endettement des pays africains qui participent au financement même si la participation chinoise est de l’ordre des 90%. Ces nouveaux trains de l’Afrique sont modernes mais ne sont pas des TGV. Le Maroc est le seul pays qui s’est tourné vers la France pour son projet ferroviaire. Paris prend en charge la moitié des 2 milliards d’euros d’investissement pour la ligne à grande vitesse du Royaume. Ce TGV permet de satisfaire la demande d’un moyen de transport adapté pour les touristes occidentaux et les hommes d’affaires. Dans les autres pays d’Afrique, on prendra plus de temps pour voyager.