AFRICA EXCLUSIVE
Défis et émergence d'un continent

LE RETOUR REDOUTE DU SURENDETTEMENT DES PAYS AFRICAINS

Au milieu des années 2000, de nombreux pays en voie de développement ou moins avancés africains ont bénéficié d’une annulation de dettes par les bailleurs de fonds traditionnels. 2018, la situation est particulièrement préoccupante et le FMI et la Banque mondiale tirent la sonnette d’alarme. De nombreux gouvernements se sont à nouveau endettés pour financer des investissements publics, ayant contracté des prêts sur le marché ou fait appel à la nouvelle puissance financière chinoise.

Comment se fait-il que des pays africains qui ont bénéficié d’un effacement de dettes d’un montant global de 100 milliards de dollars par le G8, à travers l’l’initiative pays pauvres très endettés( IPPTE), aient emprunté autant en dix ans. La course à la croissance et le rêve de l’émergence ont conduit de nombreux gouvernements à recourir à des financements bilatéraux et à des prêts commerciaux sur les marchés. C’est un pari à relever puisque cet endettement permet entre autres de dynamiser et de diversifier l’économie, d’améliorer la compétitivité, de créer des emplois, de construire de nouvelles infrastructures… Mais il y aussi des risques si les impacts économiques et sociaux attendus ne sont pas au rendez-vous et que les prêts sont improductifs. Sans une croissance soutenue ni une structuration appropriée de l’économie, le surendettement et le défaut de paiement guettent.

Les annulations de dettes ont encouragé l’endettement 

Le FMI souhaite mettre fin au cycle d’endettement actuel dans de nombreux pays africains. Ces derniers ont en effet contracté des prêts en dollars, dans des conditions moins favorables par rapports aux prêts concessionnels des bailleurs de fonds, pour financer leurs projets d’investissements publics. Au départ, après l’Initiative pays pauvres très endettés lancée par le FMI et la Banque mondiale, l’endettement est à nouveau une option, face notamment à la baisse des prix des matières premières qui sont souvent les principaux produits d’exportation d’un pays, ainsi que le ralentissement des aides étrangères malgré les promesses de financement des bailleurs. Les gouvernements sont alors allés chercher des financements « parallèles » pour financer les secteurs sociaux et surtout les projets d’infrastructures.

Ces pays qui se sont récemment endettés se sont écartés des recommandations et de la « tutelle » du FMI. Ils n’ont pas appliqué les réformes demandées en matière de fiscalité et de dépenses publiques. En 2014, le continent est à nouveau dans un cycle d’endettement. Les prêts concessionnels ne représentaient plus que 36,8% du stock de dettes extérieures sur la période 2011-2014 contre 42,4% sur la période 2006-2009 marquée parl’IPPTE. Une dizaine d’années seulement après l’annulation des dettes, de nombreux pays ont dépassé le seuil des 50% des PIB, portant la dette publique du continent africain à 45% du PIB en 2017. La problématique de l’insoutenabilité de la dette se pose à nouveau. Selon la Banque mondiale, 11 pays à faibles revenus, sur les 35 classés comme tel en Afrique, présentent un haut risque de surendettement.

« Le fardeau de la dette et les vulnérabilités ont augmenté significativement depuis 2013 dans de nombreux pays à faibles revenus », c’est la conclusion du FMI particulièrement inquiet sur la situation de l’Afrique sub-saharienne. La plus grande institution financière estime pourtant « qu’il est nécessaire de trouver d’autres moyens pour financer le développement et l’investissement en Afrique », d’après son directeur adjoint en Afrique, Roger Noor. La politique de diversification de l’économie et la stratégie de croissance doivent alors miser sur des investisseurs qui vont aider ces pays en développement à s’intégrer dans l’économie mondiale. Les bailleurs de fonds plébiscitent l’investissement privé étranger pour créer des opportunités sur le continent.

Des dettes dissimulées et des dettes héritées 

Des pays ont été attrapés par le gendarme financier pour flagrant délit de dissimulation de dettes.Le FMI a dû réévaluer la situation de l’endettement que des gouvernements ont volontairement sous-estimé. Le cas de la Mozambique est sans doute le plus grave, car le pays a dû se déclarer en défaut du paiementpour un coupon de 60 millions de dollars et a avoué ne pas être capable d’honorer ses obligation avant 10 ans. La dette du paysétait contenue à moins de 50% du PIB en 2013 avant d’exploser à 130% en 2017.

Le gouvernement mozambicain a caché des emprunts d’une valeur de 1,8 milliard de dollars officiellement pour financer des investissements publics. Ce qui est déjà un motif de désagrément pour les partenaires financiers. Mais lorsque ces derniers apprennent que ces emprunts opérés dans une opacité absolue servaient aussi à acheter des matériels militaires, la nouvelle a l’effet d’une bombe. C’est tout à fait normal que les bailleurs de fonds traditionnels ont accueilli avec froideur le plan de restructuration proposé par Maputo en mars 2018. Les détenteurs de bons mozambicains n’ont pas montré plus d’enthousiasme. La confiance est rompue et est loin d’être rétablie.

La République Démocratique de Congo fait partie des mauvais élèves dont la petite tricherie a été découverte par le FMI. Après la découverte des dettes dissimulées, l’endettement du pays a été réévalué à 120% du PIB, bien loin des 77% prétendus par le gouvernement. Le défaut de paiement n’est pas loin, notamment quand les emprunts extérieurs devront être remboursés. Ce ne sera probablement pas le cas du Ghana dont le gouvernement doit gérer un endettement massif contracté par le régime précédent et qui atteint les 80% du PIB. Accra doit renégocier certains financements de gros projets afin d’alléger la pression de la dette.

Revenir dans le giron du FMI ou subir  

Les  pays exportateurs de pétrole n’échappent pas à cette nouvelle spirale de l’endettement et subissent un stress financier. Le Nigéria commence à accumuler les dettes intérieures car ses capacités d’investissements publics sont limitées. L’Etat affecte les 60% de ses recettes pour rembourser ses dettes estimés à 70 milliards de dollars fin 2017, dont 30% extérieures et 70% intérieure. La chute du prix du pétrole a logiquement entraîné une baisse des recettes d’exportation du pays mais la situation s’est depuis améliorée. Avec une dette évaluée à plus de 40% du PIB à partir de 2015 alors que celle-ci était de 25% en 2014, la Namibie a aussi souffert de la crise pétrolière. Le pays a eu recours à des emprunts pour satisfaire ses besoins en investissements publics. Selon le FMI, la Namibie est « vulnérable » et son ratio dette/PIB risque d’atteindre les 60% en 2021.

Face à cette problématique de l’endettement, certains Etats ont fait marche arrière et reviennent vers le FMI, prêts à lancer des réformes drastiques dans leurs finances publiques afin d’être de nouveau crédible pour accéder à la finance internationale. Le Gabon,  le Kenya,le Cameroun, le Rwanda,la Côte d’Ivoire, le Ghana… sont revenus sur le droit chemin aux yeux des bailleurs de fondsaprès avoir contracté des prêts commerciaux pour booster la croissance et financer de grands projets. Ces pays doivent s’attendre à un mécontentement de leurs populations car les programmes sociaux seront moins nantis.

Les risques de surendettement augmentent quand les prêts sont contractés en dollars ou autres devises étrangères. La fluctuation du taux de change dans les pays en développement va plutôt dans le sens de la dévaluation. Ainsi, le metical mozambicain a perdu 37% de sa valeur par rapport au dollar en 2016, ce qui a contribué à précipiter le pays dans le défaut de paiement. Le Kenya risque de connaître le même sort et voir le poids de sa dette augmenter.

C’est toujours la faute à la Chine ?

Le Kenya est l’une des économies les plus dynamiques en Afrique, et c’est sans doute grâce aux financements chinois qui ont augmenté de 54% entre 2010 et 2014 dans le pays. La Banque mondiale par la voix de ses économistes tire la sonnette d’alarme sur un risque imminent d’insoutenabilité de la dette à cause des intérêts sur les prêts chinois dont le taux d’intérêt est plus élevés que pour les emprunts auprès des institutions multilatérales, sans compter le niveau de concessionnalité plus élevé offert par les bailleurs de fonds traditionnels. Le Cameroun a aussi fait appel à la Chine pour en faire son partenaire de développement et principal contributeur bilatéral. Les emprunts auprès de Pékin représentent 34,4% des dettes extérieures du pays et 67% de la dette publique bilatérale avec un montant de 1376 milliards FCFA au dernier trimestre 2017.

Par le biais des organismes officiels qui prêtent de l’argent au nom du gouvernement chinois, le géant asiatique a mis la main sur le secteur des ressources naturelles de plusieurs pays africain. La Banque Africaine de Développement indique que la Chine accorde ces dons et prêts concessionnels publics dans l’objectif d’alimenter sa propre expansion économique. Le pays a un besoin croissant de matière première. Il conclut donc des accords avec des pays africains qui remboursent les prêts avec des ressources stratégiques ou produits d’exportations tels que les métaux, le pétrole, le cacao et autres produits agricoles.

Pékin a concocté une offre de financement adapté aux africains et où les montants contractés deviennent secondaires. Un organisme de financement chinois finance un projet d’infrastructure dont le maître d’œuvre sera une entreprise chinoise. En contrepartie, une compagnie nationale chinoise peut exploiter des ressources du pays, essentiellement des produits miniers et pétroliers. La BAD conseille donc aux pays africains de renforcer leurs capacités de négociation pour que les contrats avec la Chine portant sur les matières premières contiennent des clauses avantageuses pour le continent.