AFRICA EXCLUSIVE
Défis et émergence d'un continent

PROFESSIONNALISATION DES FORCES ARMEES

Des contraintes surmontables

 

_Ce dossier est un extrait du Papier de recherche du Centre d’études stratégiques de l’Afrique N°6 par Émile Ouédraogo. L’ouvrage est paru en 2014 sous le titre « Pour la professionnalisation des forces armées en Afrique ».

Émile Ouédraogo - « Pour la professionnalisation des forces armées en Afrique »
Émile Ouédraogo – « Pour la professionnalisation des forces armées en Afrique »

La presse faisant état de l’instabilité de la situation en Afrique donne régulièrement des exemples éloquents de la faiblesse du professionnalisme militaire sur le continent. Les cas de déroute de forces armées face à des éléments irréguliers, de putschs, mutineries, pillages, atteintes aux droits de l’Homme, corruption et trafics illicites sont nombreux. Ces événements persistent, plusieurs décennies après la décolonisation malgré les apports de milliards de dollars d’aide au secteur de la sécurité et les déclarations répétées sur la nécessité de renforcer les relations civilo-militaires sur le continent. Les coûts de l’absence de forces armées professionnelles et puissantes sont élevés : instabilité persistante, pauvreté chronique, dissuasion des investisseurs et démocratisation anémique.

Les raisons de cette incapacité permanente, dans tant de pays africains, à mettre en place des institutions militaires efficaces et respectées sont complexes mais le phénomène tient aussi en grande partie à des facteurs politiques.  Les  forces  armées  africaines  créées  à  l’époque  coloniale visaient à assurer la protection de l’administration gouvernementale face aux populations et non pas à protéger les populations. À cette fin, les minorités ethniques ont souvent été recrutées dans les armées en nombres disproportionnés pour faire contrepoids aux groupes majoritaires. Ces pratiques se sont maintenues durant la période postcoloniale du fait que les dirigeants militaires appartenant aux groupes minoritaires se trouvaient fortement encouragés à résister à l’avènement d’un régime démocratique et à l’application de la règle de la majorité.

Le maintien du statu quo ne suffira pas

Le contrôle des forces armées a été perçu en Afrique comme un des véhicules du pouvoir et de la richesse
Le contrôle des forces armées a été perçu en Afrique comme un des véhicules du pouvoir et de la richesse

En l’absence d’un système de poids et de contrepoids, l’imbrication des intérêts politiques, militaires et économiques s’est maintenue, et dans certains cas s’est intensifiée, au cours des décennies écoulées depuis la fin du colonialisme. Le contrôle des forces armées a été perçu en Afrique comme un des véhicules du pouvoir et de la richesse. La corruption s’est développée. Cette situation a encouragé une politisation continue des armées ainsi qu’une concurrence et une collusion entre les politiciens et les responsables de la sécurité cherchant à prendre le dessus. Outre un affaiblissement systématique des capacités militaires, ces processus ont inspiré au sein de la population une crainte et une méfiance profondes à l’égard du secteur de la sécurité, qui sont venues accroître l’instabilité et limiter le soutien populaire en faveur de la lutte contre les mouvements insurrectionnels.

Il faudra davantage qu’un simple renforcement des capacités pour rompre cette spirale des intérêts en place qui mine les efforts de professionnalisation des forces armées en Afrique. Il faudra en fait des initiatives soutenues pour s’attaquer aux désincitatifs politiques fondamentaux qui s’opposent à la réforme et à l’établissement de relations civilo-militaires constructives. Le maintien du statu quo ne suffira pas. Il faudra procéder à des examens de la sécurité nationale auxquels participera le grand public pour redéfinir le mandat des forces armées africaines à une époque où nombre de menaces émanent de sources intérieures. Une restructuration des forces de sécurité visant à mieux adapter celles-ci aux menaces identifiées et l’intégration de leurs missions au sein d’une politique de défense globale et cohérente permettront d’accroître la pertinence, les capacités opérationnelles et le prestige des forces armées africaines.

Principe de redevabilité

Il est indispensable, dans le cadre de ce processus, de préciser les responsabilités des forces armées d’une Nation envers sa population. Il faut élaborer un code de déontologie dénué d’ambiguïté, appuyé par un effort soutenu d’assimilation des valeurs éthiques dans toutes les institutions militaires, pour établir des normes en matière de constitutionnalisme, d’intégrité, de service et de respect des droits de l’homme, puis pour les étayer. Pour appuyer cet effort, il conviendra d’établir, en marge de la chaîne de commandement, des médiateurs militaires et de les renforcer, de manière à s’assurer que les auteurs de violations des normes de conduite militaires ont des comptes à rendre. De même, il faudra prévoir des sanctions plus strictes pour les responsables militaires et politiques qui encouragent la politisation des forces de sécurité. En d’autres termes, les initiatives de renforcement du professionnalisme militaire devront associer les responsables politiques et les responsables militaires.

Les difficultés de la professionnalisation des forces armées africaines sont importantes mais pas insurmontables. Les préjugés ethniques et tribaux, que certaines forces ont hérité de l’époque coloniale, ont été volontairement exploités par un groupe (ethnique, politique) pour prendre le pouvoir de force ou pour le conserver aux dépens d’autres groupes. Il est essentiel, pour les États africains en développement, que les forces armées, principale institution responsable de la défense et de la protection du pays, soient à la fois nationales t républicaines. Elles doivent impérativement pour cela être apolitiques et se consacrer exclusivement à leur mission. Malheureusement, les atteintes d’origine militaire visant l’ordre constitutionnel et les comportements contraires à l’état de droit de la part des dirigeants militaires et civils sont monnaie courante en Afrique. Cette situation sape la crédibilité des forces armées aux yeux de la population qu’elles sont censées défendre. Il est absolument nécessaire d’inverser cette tendance, car elle oppose un obstacle majeur aux efforts de professionnalisation des forces armées et à la consolidation de la démocratie en Afrique.

Sur le terrain, les forces armées africaines souffrent d’un grave manque de capacités opérationnelles qui les empêche de s’acquitter de leur mission de manière efficace. Ceci est dû en partie à leurs ressources limitées, mais la structure et les missions des forces, désalignées par rapport aux défis que doivent relever les États africains en matière de sécurité, notamment la dominance croissante des menaces d’origine interne ou transnationales non étatiques, sont des facteurs contribuants plus importants dont se ressentent les performances et le moral. Il faut donc impérativement réorganiser les forces armées de l’Afrique afin de mieux apparier leurs capacités opérationnelles et ces menaces dans le cadre d’une posture de sécurité stratégique.

Une question de valeurs

Par  ailleurs,  bien  plus  qu’un  simple  concept  administratif,  le professionnalisme militaire est un devoir essentiel que la société délègue à ses forces armées. La stabilité et le dynamisme de la société dépendent de l’aptitude des forces armées à se comporter de manière disciplinée et honorable.

La poursuite du professionnalisme dans les forces armées africaines partira de l’inculcation des valeurs éthiques fondamentales. Les valeurs minimales que doivent pratiquer tous les personnels militaires africains et les caractéristiques fondamentales qu’elles doivent présenter sont la loyauté envers le pays et sa Constitution, la subordination à l’autorité civile démocratique, le sens du devoir et le respect de l’état de droit. Si elles respectent ces principes fondamentaux, non seulement les forces armées africaines deviendrontelles de plus en plus professionnelles, mais elles contribueront également de manière utile à un accroissement de la sécurité et à une amélioration de la gouvernance démocratique sur le continent tout en jouissant d’un nouveau respect de la part des populations.