AFRICA EXCLUSIVE
Défis et émergence d'un continent

MANIOC

La Tanzanie comme laboratoire de l’industrialisation de la filière

Quatrième producteur africain, la Tanzanie voie sa filière manioc se métamorphoser. Les investissements chinois vont transformer le pays sur le plan agro-industriel. A priori, la production locale n’est pas suffisante pour alimenter en matière premières les grandes usines qui seront mises en place. L’enjeu est de développer la filière en augmentant la production et en développant la chaîne de valeurs, sans pour autant compromettre la sécurité alimentaire du pays. La réussite ou l’échec du projet sino-tanzanien pourrait servir de leçon pour les autres pays producteurs africains.

Une industrialisation aux accents chinois

La Chine investit dans l’industrie de Tanzanie et se lance dans la transformation du manioc. Ce ne sera pas en tout cas un petit projet puisque la firme chinoise Kanton Investment Company va y injecter pas moins de 10 millions de dollars. La mise en place d’une usine avec une capacité de traitement de 200 tonnes de manioc par jour paraît comme une aventure vu que la production de matières premières dans la région est loin d’être suffisante. Cette stratégie a pour objectif de relancer la filière manioc en incitant les paysans à améliorer et augmenter leurs productions. Ce projet industriel aura donc un volet agricole qui va permettre de former les paysans à des techniques de culture moderne. L’usine de transformation de manioc sera implantée dans le district de Handeni.

La filière manioc a un fort impact sur l’économie de la Tanzanie avec une  production de 5,5 millions de tonnes par an. Depuis 2017, le pays a lancé des partenariats avec des investisseurs chinois pour industrialiser la filière. Un accord d’un montant de 1 milliard de dollars a été conclu avec le groupe Epoch Agriculture pour la mise en place d’un parc industriel et l’amélioration de la production par les paysans. L’agribusiness tanzanien est en pleine révolution chinoise.

Pour les autorités tanzaniennes, la culture du manioc sera l’un des piliers de l’industrialisation du pays. Elle permet de créer une chaine de valeur et des emplois tout en contribuant à la sécurité alimentaire. Plusieurs régions du pays bénéficient de ce renouveau de l’industrie, notamment Mtwa, Lindi et le littoral. Epoch Agriculture va mettre en place plusieurs usines qui illustrent le grand potentiel de la transformation du manioc. Ces unités vont fabriquer de la farine et de l’amidon, du papier et de la pâte alimentaire. Elles vont absorber pratiquement la moitié de la production de manioc, soit environ 2,5 millions de tonnes.

Une transformation sommaire et artisanale

Une restructuration de la filière manioc sur le plan agro-industriel est nécessaire pour que les paysans planteurs et les industriels y trouvent leur compte. Déjà, la variation de la production ne permettait pas de vulgariser la transformation de manioc même si les outils de transformation sont plus accessibles. Le processus artisanal suffit quand la quantité n’est pas importante. Le manioc c’est une affaire de famille en Tanzanie et seuls les groupements de producteurs ont vraiment besoin de ces outils. Le producteur est plus vulnérable quand il commercialise seul sa production. Une grande partie de la production de manioc est vendue sous forme brute, en tubercule, par les paysans. Le prix est alors peu élevé au grand bonheur des collecteurs et mandataires.

La question est de savoir si les usines chinoises vont acheter ses matières premières brutes ou semi-transformées. Le contexte joue en faveur des paysans. Le manque d’infrastructures de transport rend la transformation obligatoire, vu que le produit se détériore en quelques jours. L’agriculture contractuelle sera l’une des clefs de la réussite de tel projet industriel. Les paysans bénéficient d’un appui du promoteur pour fournir des matières premières de qualité et en quantité. Cet appui peut s’étaler de la partie agricole à la première transformation. Le contrat entre les paysans et l’industriel permet de contourner les insuffisances du circuit de production et surtout de garantir aux producteurs de meilleurs prix.

Les agriculteurs tanzaniens ont compris qu’ils gagneront mieux leur vie si leurs produits sont transformés. Des producteurs de manioc se sont regroupés pour créer un centre de transformation du manioc. Ce n’est pas une usine mais il y a bel et bien transformation puisque le manioc est coupé, râpé puis essorés. Le but est d’obtenir de la farine, pour cela, le procédé consiste à sécher la purée de manioc râpé et les cosettes de manioc avant de les broyer. Cette transformation artisanale a permis à des paysans d’améliorer leur niveau de vie et leur sécurité alimentaire. Rien que le trempage et le râpage permettent de donner de la valeur au manioc. Cela permet d’enlever le goût amer signe de la forte teneur en acide cyanhydrique qui est toxique pour l’homme. Cette transformation élémentaire permet donc de rendre le produit sans danger pour la consommation humaine mais aussi plus léger pour le transport.

Le dilemme produits industriels vs sécurité alimentaire

En Tanzanie, la viabilité de l’industrie du manioc est liée à la quantité de la matière première disponible. La consommation humaine absorbe près de 85% de la production nationale. Il faudra donc porter cette production à 7 millions de tonnes. L’implantation de nouvelles usines va encourager les agriculteurs à tourner vers la filière manioc. C’est à la fois une source de revenus et une source alimentaire sûres. Cette culture est moins exigeante que le maïs ou le riz. Des paysans producteurs ne risquent pas forcément de laisser tomber les cultures vivrières pour se tourner vers la culture industrielle de manioc. Il est en effet possible de pratiquer une culture intercalaire, par exemple du maïs sur le champ de manioc. L’essentiel est de veiller à ce que les deux plantes, ou plus, ne sont pas en compétition.

En Afrique subsaharienne, plus de 500 millions de personnes consomment du manioc comme aliment de base. L’impact de cette filière sur la sécurité alimentaire est donc important. Plus de 90% du manioc africain sont d’ailleurs destinés à l’alimentation humaine. Cela représente environ 12 millions d’hectares de production. Le défi de l’industrialisation de la filière est donc d’augmenter la production du manioc afin de ne pas avoir un impact négatif sur la sécurité alimentaire. A part la farine, l’amidon et la pâte, le manioc peut aussi être transformé en alimentation animale, en colle, en confiserie, en contreplaquée,  en textile, en peinture, en produits pharmaceutiques, en alcool… Les sous-produits du manioc ont de la valeur. Les pelures issues de la transformation peuvent être réutilisées pour nourrir des animaux comme les vaches et les porcs ou pour fabriquer du compost pour fertiliser le sol.

L’eau est au cœur de l’enjeu de l’industrie du manioc. Sur le plan agricole, il faut idéalement à la plante entre 1000 et 2000 mm d’eau de la plantation à la récolte, avec la perspective de traverser 3 mois de saison sèche. Après la récolte, il faut donner de la valeur au manioc qui est un produit rapidement périssable. La transformation nécessite aussi  beaucoup d’eau, notamment pour laver les racines et produire la fécule. Les paysans producteurs prennent ce qu’ils ont sous la main, à savoir de l’eau de source, l’eau de rivière, l’eau de puits… Or, ce qu’il faudrait pour une bonne transformation du manioc c’est de l’eau potable. C’est un luxe dans les campagnes en Afrique subsaharienne. De la qualité de l’eau pour le premier traitement dépend la qualité des produits dérivés du manioc. Les paysans transforment une partie de leur production en causettes de manioc séchées ou en farine. Le stockage et la conservation sont une chaîne de valeur car ils permettent aux paysans de vendre leur manioc à un meilleur prix, à l’usine de préférence.