AFRICA EXCLUSIVE
Défis et émergence d'un continent

FILIÈRE SUCRE

L’obsession de satisfaire les demandes nationales

La stratégie de tous les pays africains producteurs de sucre et d’atteindre l’autosuffisance. L’objectif est de réduire les dépenses en importation qui dépassent dans la plupart des cas les 100 millions de dollars pour ce type de produit. L’Europe était la destination phare du sucre africain grâce notamment à des accords commerciaux. La baisse des prix sur les marchés internationaux et la suppression des quotas ont conduit les gouvernements à revoir leur copie.

La filière sucre est au ralenti en Afrique de l’Ouest. Elle a stagné à une production de 6 millions de tonnes ces dix dernières années pour la région alors que de 1995 à 2007, elle avait augmenté de 50%, passant de 4 millions à 6 millions de tonnes. Difficile donc pour les pays d’atteindre l’objectif de satisfaire la demande nationale pour mettre fin aux importations massives. La production de la canne à sucre est en recul quand les plantations ne sont pas renouvelées après une certaine période. Les nouvelles superficies plantées se font rares à cause de la baisse des précipitations de pluies et de la difficulté de mettre en place un système d’irrigation. D’après un expert de l’Organisation internationale du sucre (ISO), « augmenter la production est un processus assez lent qui nécessite des investissements significatifs dans les plantations comme dans les usines ».

Le sucre moteur de l’industrialisation 

Le Nigéria sonne la révolte. Le pays a la chance d’avoir un investisseur puissant : Aliko Dangote. L’homme le plus riche d’Afrique signe un accord avec l’Etat de Niger, dans l’ouest du Nigéria, pour lancer un complexe agro-industriel sucrier de 16 000 ha. Des plantations modernes qui devraient donner des rendements au-dessus des 100 tonnes à l’hectare tant la multinationale africaine dispose des moyens pour fournir des intrants et des équipements agricoles, de mettre en place un système d’irrigation et de financer les travaux d’entretiens. Le potentiel de production est donc de 1,6 million de tonnes de sucre. L’entrée en jeu de Dangote devrait débloquer la situation au Nigéria encore loin d’atteindre son objectif de répondre à la demande nationale qui est justement de 1,6 million de tonnes, un défi lancé en 2012. La production locale réelle est limitée à 50 000 tonnes. L’industrie sucrière du pays se contente de raffiner du sucre brut importé.

En Côte d’Ivoire, l’investisseur est déjà un acteur majeur de la filière locale. La Sucaf, filiale du groupe français Somdiaa présent dans plusieurs pays africains, compte investir près de 130 millions d’euros pour augmenter la production. L’entreprise produit 200 000 tonnes de sucre et veut arriver à satisfaire la demande nationale qui est de 300 000 tonnes. Elle affiche son optimisme quant à la productivité et la compétitivité de la filière ivoirienne, mais espère que le gouvernement va protéger la production locale. L’enjeu est de réduire les importations pour que la filière locale puisse se développer. Des pays comme le Gabon ont tout simplement interdit l’importation du sucre alors que dans d’autres, à l’instar du Tchad, les importateurs font la loi au détriment de l’industrie locale.

Quoi qu’il en soit, un pays producteur peut avoir intérêt à importer et produire donc moins qu’il ne consomme. Il peut ainsi bénéficier de certains mécanismes du marché comme les primes saisonniers et acheter à moindre prix. L’industrie africaine en général souffre de la concurrence de ces importateurs qui, souvent, sont des proches du pouvoir en place. Il y a des intérêts qui souhaitent que la production locale ait un certain gap pour que le business de l’importation puisse continuer. En plus de cela, ces opérateurs économiques bénéficient des largesses de l’Etat au niveau des autorités fiscales et douanières.

L’industrialisation de la filière sucre africaine est ralentie par les difficultés agricoles rendant compliquée la mise en place de vastes plantations. Les mini-sucreries d’une capacité inférieure ou égale à 50 tonnes de cannes à sucre par heure ne sont pas rentables puisque non seulement le coût de l’usine est élevé mais la production est limitée. Difficile d’implanter des unités de transformation de 300 tonnes par heure sans une production de cannes à sucre conséquente, sur au moins 10 000 ha. Ainsi, les gros investisseurs africains ont axé leur modèle économique dans des méga-raffineries. Ils importent la matière première qui est du sucre roux pour le revendre en sucre raffiné sur le marché local ou vers les pays voisins. Ce business se développe depuis que les  prix se sont effondrés sur le marché international, presque moins 50% à la bourse de New York depuis 2016. Au final, les exportations de sucre ne représentent plus qu’environ le quart de la production mondiale. L’Europe jadis importateur en Afrique a développé sa production et veut même exporter à moyen terme vers les pays qui ne sont pas autosuffisants en sucre et/ou le marché n’est pas protégé.

Le méga projet sucrier éthiopien

L’Organisation internationale du sucre (OIS) s’est réunie à Addis-Abeba, à l’occasion de la 53ème session du Conseil. L’Ethiopie est justement le symbole de la révolution du sucre sur le continent africain, animée par une ambition qui semble démesurée : multiplier par 10 sa production en moins de cinq ans. Basé à Londres, cet organisme intergouvernemental créé en 1968 compte 89 Etats membres qui représentent 87% de la production mondiale de sucre, 68% de la consommation mondiale de sucre, 92% des exportations mondiales et 40% des importations mondiales. Son rôle est de promouvoir le commerce et la consommation du sucre, de suivre l’évolution du marché sucrier mondial et d’encadrer les politiques sucrières nationales.

2018 est une année charnière pour la filière sucre éthiopienne. Le pays ambitionne de produire 700 000 tonnes, un objectif fixé pour 2017 mais qui devrait se réaliser un an plus tard. Ce n’est pas énorme mais quand derrière il y a un bond de 75% de la production nationale, la perspective est différente. La consommation locale est d’environ 650 000 tonnes et pourrait donc être satisfaite. Addis-Abeba se donne les moyens de ses ambitions et a lancé un programme industriel avec 7 usines sucrières en cours d’implantation. La seule usine de Metahara, à 12 km de la capitale, va produire 136 000 tonnes après sa restauration. Elle vient de se remettre en production en mars 2018.

Une fois de plus, c’est avec le partenariat de la Chine que l’Ethiopie va accélérer le développement de sa filière sucre tournée vers l’exportation. Dans son second Plan de Croissance et de Transformation, le pays affiche un objectif de production de 4,9 millions de tonnes à l’horizon 2020. Est-ce réaliste et réalisable. Apparemment oui puisque les partenaires chinois dont Jiangxi Jianglian International Engineering vont au total mettre en place 13 usines. Les unités de transformation avant les plantations, c’est une stratégie qui est la mieux adaptée à l’Afrique. Les agriculteurs commencent à s’intéresser à la canne à sucre quand l’usine est déjà fonctionnelle. Il faut donc du temps pour atteindre la production de croisière.

En tout cas, la filière sucre devrait permettre à l’Ethiopie de renverser la tendance en termes de balance commerciale. Après des importations annuelles de 130 millions de dollars, le pays aspire à des recettes d’exportation de plus de 580 millions de dollars. Les investissements chinois dans le développement du parc industriel est énorme. Le projet avec Jiangxi Jianglian International Engineering vaut 647 millions de dollars. Les usines sont implantées dans différentes régions pour apporter un développement local. A part la création d’emplois, il y a la production d’électricité grâce à la bagasse, le déchet de la canne à sucre broyée. La mélasse, le liquide qui reste après la cristallisation du sucre sera transformé en alcool. D’autres déchets seront récupérés pour la fertilisation du sol. L’Ethiopie arrivera-t-elle à écouler ses millions de tonnes de sucre ? Il lui faudra un méga business-plan.