AFRICA EXCLUSIVE
Défis et émergence d'un continent

DEVELOPPEMENT NUMERIQUE

Quand la France drague l’Afrique

Etre le partenaire de l’innovation du continent africain à travers le développement des TIC, la France ne veut pas laisser passer une telle opportunité. Malgré l’implication de l’Agence française de développement (AFD) dans le financement du projet Digital Africa, de tel partenariat devrait être gagnant-gagnant. D’autres acteurs de la promotion de l’économie numérique entrent en jeu.

Les pays africains contribuent au développement du secteur numérique en France. C’est un constat indéniable quand on voit la floraison des entreprises offshores notamment dans les pays francophones. Celles-ci ne sont plus exclusivement des PME et des start-ups qui proposent une main d’œuvre bon marché mais aussi de grandes entreprises, même des multinationales qui permettent à la France de garder des parts de marché face à la concurrence.

Digital Africa était plus qu’un simple de concours motivé par un élan de solidarité de la coopération française désireuse d’aider les pays en voie de développement de révéler leurs talents dans le domaine numérique. C’est aussi une sorte de prospection des compétences et des potentialités sur le continent. Il ne faut pas oublier que ces start-ups qui ont de bonnes idées ont besoin de transformer leur performance technologique en une performance économique ou commerciale.

On ne peut enlever le fait que Digital Africa, en tant que concours international, permet aux gagnants de se faire connaître aux entreprises, aux investisseurs potentiels et au grand public. Difficile dans leur pays d’origine de trouver des financements bancaires, car il est rare que leur projet répondent à des besoins vitaux de la population locale. Pourtant, des idées les plus simples qui sont aussi les plus brillantes, permettent d’améliorer la vie ou le confort des consommateurs africains. Malheureusement, les TIC ne sont pas encore considérés comme indispensables.

Digital Africa, du concours à la plate-forme

Il fallait donc passer à l’étape supérieure : donner aux entrepreneurs numériques africains la possibilité d’accéder à des ressources et des opportunités d’affaires pour leur projet. Digital Africa  se mue en plate-forme qui ambitionne de mettre en relation les start-ups africaines avec les acteurs du secteur numérique et de l’innovation en Europe ou sur d’autres continents. Les jeunes diplômés doivent se transformer en entrepreneur pour réaliser leur projet. Digital Africa se propose d’accompagner l’émergence de futurs grands entrepreneurs du web et des TIC en général sur le continent en misant sur le numérique comme moteur de l’innovation.

Avec ces nouvelles ambitions, Digital Africa doit se transformer en une association à but non-lucratif. La plate-forme rassemblera autour de l’AFD des acteurs engagés dans le développement numérique comme AfriLabs, Bond’Innov, GEN Agrique, Jokkolabs… Il sera question de partager les ressources et de mettre en réseau les entrepreneurs du digital, de mettre la technologie au service du bien commun. Bailleurs de fonds, financiers, entreprises privées et associations sont appelés à intégrer la plate-forme. Le but n’est pas de sortir du cliché « le nord qui aide le sud en partageant des compétences », mais de réfléchir ensemble sur la création d’un écosystème numérique adapté et favorable au continent africain.

La France se donne les moyens de ses ambitions de devenir le partenaire n°1 de l’Afrique dans le domaine du développement numérique. Le salon Vivatech de Paris a été le contexte idéal pour annoncer une grande nouvelle par le président de la république en personne : « l’AFD va déployer dans les prochaines semaines un instrument spécifique doté de 65 millions d’euros ». Ce financement sera « destiné à combler les failles d’accompagnement par des petits tickets dont ces startups ont besoin, de 30 000 à 50 000 euros ».

Emmanuel Macron a rassemblé des acteurs importants du secteur sur le continent, et a associé à son offensive de charme le président rwandais, Paul Kagame. La France lorgne sur le potentiel numérique en Afrique, car le marché y est encore naissant et la marge de progression est énorme. Si le président Macron insiste pour que la France prenne part au financement du développement des écosystèmes africains, c’est que les entreprises françaises ont à y gagner. « Les startups africaines ont l’énergie mais les grands bailleurs d’aide au développement et les financeurs ne sont pas adaptés à cela, nous-mêmes nous sommes trop lents, trop hésitants », a-t-il déclaré. Il a appelé les autres bailleurs de fonds à rejoindre l’initiative.

L’émergence de l’Afrique est donc urgente dans le secteur numérique. Et la France voit grand, car son implication ne serait pas limitée aux anciennes colonies. « Il n’y a plus une Afrique anglophone et une Afrique francophone qui devraient avoir deux stratégies, il devrait y avoir une stratégie africaine », a-t-il martelé. Emmanuel Macron a essayé de capitaliser la présence de son homologue rwandais pour appeler « les entrepreneurs africains de tous les pays du continent à se joindre à cette initiative Digital Africa et à rejoindre la plateforme ».

Le potentiel numérique africain

Le problème des entrepreneurs africains, c’est tout d’abord au niveau national. Les pouvoirs publics ne sont pas forcément enclins à investir dans les infrastructures de technologie ni même à accorder des facilités pour les entreprises et les investisseurs du secteur. Des pays comme la Cote d’Ivoire ou le Gabon ont investi dans le déploiement de la fibre optique, misant sur l’impact des TIC sur les plans économique et social grâce à des coûts de services plus accessibles aussi bien pour les entreprises que les particuliers.  D’autres ont fait appel à des investisseurs privés pour financer ce déploiement technologique et souffrent aujourd’hui des coûts de connexion élevés qui les rendent moins compétitifs.

Le cabinet McKinsey a prédit le boom numérique en Afrique vers 2025, estimant à 300 milliards de dollars la contribution de l’internet à l’économie du continent. Le commerce en ligne devrait alors représenter un chiffre d’affaires de 75 milliards de dollars. Le numérique va aussi avoir un impact sur les autres activités qui gagneront en productivités avec un gain cumulé estimé à  300 milliards de dollars.

Comment donner à l’entreprenariat numérique une vraie impulsion en termes de développement commercial et de création d’emplois ? Sur le continent, il y a de nombreuses structures pour aider les start-ups mais elles sont plus des espaces de coworking que de véritables incubateurs. Les bureaux et la connexion internet c’est le minimum, ce qui manque ce sont les services dédiés aux entreprises, la mise en relation avec des business-angels et la recherche de financement auprès d’établissements financiers. Le continent compte plus de 300 hubs technologiques en 2016, favorisant la création de start-ups. En locomotive se trouvent les grandes économies africaines comme le Nigéria, l’Afrique du sud et l’Egypte. Dans le premier wagon évoluent des candidats à l’émergence comme la Tunisie, le Ghana et le Sénégal. Madagascar et l’Algérie se trouvent dans le deuxième wagon.

Les établissements bancaires africains n’accordent pas une grande confiance au porteur de projets TIC. Le réseautage de partenaires clés est alors un aspect important de l’appui aux start-ups, au même titre que le mentoring et le partage d’expertise. Le spécialiste du capital investissement en Afrique, venture Partners a mis en exergue en 2016 une hausse de 30% des investissements dans le numérique en Afrique, atteignant les 366 millions de dollars. La démocratisation de l’utilisation du mobile a eu un impact positif sur les investissements. L’Afrique est le plus grand utilisateur du service de paiement en mobile. 42% des adultes africains paient leur facture via le téléphone alors que la moyenne mondiale est de seulement 2%.

Pour le moment, le développement de l’économie digitale en Afrique passe par les services sur téléphonie mobile et les entreprises de sous-traitance. Le secteur financier est le plus actif à travers la stratégie des établissements banquier qui s’oriente vers les services digitaux. Après le transfert d’argent via le mobile money, l’Afrique entre dans l’ère de la banque mobile. Le e-commerce tarde à atteindre la maturité mais l’on peut dire que des précurseurs comme Jumia et quelques acteurs nationaux sont sur la bonne voie. L’Afrique est demandeuse de technologie pour le développement avec des applications dans le domaine de la santé, de l’éducation et des services. Une innovation que le continent veut inclusive.